GUY BEART


Sur le mur nord de ma Maison Bienvenue, les fulgurances et les flamboiements de Philippe Druillet m'éclairent et m'enchantent depuis 1967, à l'aurore du septième anneau.

Un jeune homme à lunettes, aux vingt ans timides et doux, bien que superbement barraqué, qui ressemble curoeusement à l'avatar de Superman en citoyen anonyme, m'aborde dans la nuit et les filaments lumineux de ma Bienvenue l'acceuillent autour de Jacques Bergier.

Je venais d'écrire Le Grand Chambardement, Etoiles garde-à-vous et les Collines d'acier, et pourtant les gouaches et les peintures à l'huile du figurant silencieux me frappent de plein arc.

Dès ma première enfance, j'ai collé sur le liège de ma chambre les rêves fous de la tendre Camille capturée par le Ming diabolique.
Ces dessins s'envolaient comme feuilles à l'automne, d'autres les remplacaient au gré de ma passion des bandes dessinées.
Et voici que les peintures de Druillet, ce Gustave Doré irradié, s'accrochent aux parois, les tiennent et ne les lâchent plus.

Quels que soient les mariages avec les peintures messianiques de l'arc-en-ciel, ces périodes bleues et verts fulgures de l'album La Nuit, ces périodes rouges de Gail, de Salammbô, lui confèrent une place à part dans l'art d'aujourd'hui, un art déco nouveau, celui de l'espace-temps qui, sans bouger, tourbillonne.
Cornes tordues des Baals, lèvres serrées des moines rugueux, torses lumineux des dieux, corsages âpres aux seins généreux des châtelaines, visages de plomb et d'argile des guerriers sontenant les flammes dévorantes du combat intérieur.

Partout, du Quartier-Latin aux jardins du Louvre, de Bruges à Berlin, New-York, Hollywood et Tokyo, ces sortilèges au gothique flamboyant du troisième millénaire ont été créés par un Français de Toulouse, Hollandais-Volant du quinzième au trentième siècle, architecte de la démesure.

Depusi l'album de Losfeld, vint ans d'exposition, d'illustrations, d'affiches de cinéma ont préservé l'immuabilité de sa violence colorée, de son trait corrosif et dense.
Alors que le temps lui accordait la troisième dimension, celle de demain le souvenir, les pâtes de verre de chez Daum, les bronzes chez Space Art, lui ont ajouté la quatrième dimension, celle qui perce et contonde l'espace ... et l'amour, la cinquième : la vie.

En moi, c'est-à-dire nous, le rayonnement de ces ténèbres foisonnantes ne cessent de grandir.

Guy BEART
Los Angeles - 12 juin 1984