JEAN-LUC FROMENTAL


"Il faut peindre avec sa queue" disait Renoir.
Dès le premier album de Lone Sloane, paru, ce qui ne rajeunit personne, en 1966 chez Losfeld il a été clair que Druillet faisait preuve à cet égard d'une étonnante vigueur.
Derrière les maladresses et les tâtonnements du dessinateur autodidacte pointait un artiste viril dont on sentait déjà qu'il ne se laisserait guider que par ses pulsions.

Il y a bien des raisons qui peuvent mener un créateur à la reculade ou au reniement de soi.
Druillet les a toutes ignorées.
Jamais il n'a cessé de s'en remettre à ses désirs ni de laisser parler sa libido.
Le résultat est une œuvre fidèle à son architecte.
Une œuvre qui lui ressemble, déraisonnable et forte en gueule, à première vue orgueilleuse et massive, mais qui sait se faire incroyablement chaleureuse et fine chaque fois qu'il lui revient d'explorer les replis de l'humain.

Druillet est un barbare, c'est entendu.
Il n'en fait pas mystère.
L'excès est sa règle de vie, démesure son plaisir.
Il habite des maisons trop grandes, conduit des voitures trop grosses, accumule autour de lui plus d'art et de beauté qu'un prince pillard.
On pourrait le prendre pour Gengis Khân.
Mais ce n'est pas par hasard qu'il puise ses racines du côté de chez Lovecraft, Elric ou Salammbô.
Ce goût de mondes crépusculaires et des empires à leur déclin est la marque de sa civilité.
Le doute est un moteur de civilisation plus puissant que la force.

L'artiste est un conquérant qui retourne contre lui-même ses élans de conquête.
Ainsi nourrie d'interrogations, d'envies, d'affinités et de passions, l'œuvre croît et se déploie, accaparant les territoires mitoyens d la peinture, de la sculpture, du film, sans jamais renoncer à son unicité.
Druillet en est le centre exact.
Qu'il compose ses opéras d'images, crée des tableaux, des cristaux, des masques, des meubles, des costumes, des clips ou même des plaques de cheminée, rien ne sort de ses mains qui ne porte la marque de ses appétits d'ogre, le poinçon de son âme.

Jean-Luc FROMENTAL